Ceux de  chez nous

Henry Franz - 1917

Quand la France, écoutant sonner l'heure tragique
Cria vers ses enfants dans la paix endormis,
Notre pays dressé d'un sursaut héroïque,
Crut entendre à nouveau la clameur historique :
"Auvergne! Auvergne! A moi! Ce sont les ennemis !"

Sous le choc banissant la faiblesse importune
Pas un, sauf pour prier, ne ploya les genoux,
Mais, sans disctinction de range ou de fortune,
A ce vibrant appel de la Mère commune
On les vit se lever, les hommes de Chez Nous !

Partout où l'on se bat, l'Auvergne est à sa place.
Justement fiers de l'héritage glorieux
En Serbie, à Verdun, sur la Somme, en Alsace,
Ses fils, face au péril, ont su laisser la trace
D'exploits faisant pâlir les hauts faits des aïeux.

Debout aux premiers rangs, ils sont là, les chers nôtres !
Ils poursuivent sans peur l'interminable effort
Du plus rude devoir magnifiques apôtres...
Notre inquiet amour les distingue des autres :
Ceux-là tiennent à nous par un lien si fort !

Blessés, chacun de nous saigne de leurs blessures ;
Captifs, nous les suivons dans un élan éperdu
Au lieu d'exil, et nous souffrons de mille tortures
Quand la Mort les étreint et, de ses mains trop sûres
Les couches, épis fauchés, sur le champ défendu.

Oui, nos âmes aux leurs se veulent attachées,
Ces absents à nos yeuxne cessent de s'offrir :
Nous palpitons près d'eux la-bas, dans les tranchées...
Si nos larmes toujours leur demeurent cachées
C'est qu'ils nous ont montrés comment on doit souffrir !

O Soldats de Chez Nous! Héros nés de la Guerre,
A vos hautes leçons, nous avons réappris
Les sublimes vertus que nous raillons naguère ;
Désormais, toute fleur nous emblera vulgaire,
De nos sanglants lauriersseuls nous sommes épris.

Emus, nous nous penchons au livre de l'Histoire
Du respect plein nos coeurs, de l'orgueil plein nos yeux :
Pieusement, car votre gloire est notre gloire,
Nous épelons, pour en peupler notre mémoire,
Vos noms, obscurs hier, aujourd'hui radieux. 

Pour nous voir, les grands morts de l'antique Avernie
Soulèvent, frémissants, leur sépulcre immortel !
Tout leur passé d'honneur, de savoir, de génie
S'incline devant nous, ô phalange bénie !
Comme en un temple on s'incline devant l'autel.

C'est qu'au chemin frayé vos dépassé vos maîtres,
Ils savent, ces vaillants, qu'en vous ils revivront ;
Vous le perpétuez, le geste des ancêtres,
Et tout vous doit louer, les choses et les êtres,
Car les victoires d'or ont baisé votre front.

Quand votre jeune vie effeuille ses pétales
Sur ce sol âprement disputé par lambeaux,
La sentez-vous, planer sur les rumeurs brutales
L'âme de la cité de la ferme natale
Pour bercer vos émois, pour bénir vos tombeaux ?

Après le cri reconnaissant de notre France,
Entendez le tendre merci du petit coin
Où vous aimiez, où vous rêviez, plein d'espérance,
Avant d'aller forger l'outil de délivrance,
O Vous qui combattez et qui mourez si loin !

En hommage, ô vaillants, la petite Patrie
Vous offre à tous l'encens d'un culte grave et doux ;
Frissonnante aux douleurs de votre chair  meurtrie,
Avec vous elle lutte, elle espère, elle prie,
 Enfants de notre Auvergne, ô soldats de Chez Nous !
 
                                                   Fin
Poésie paru le 25 novembre 1924 dans l'Avenir du Puy-de-Dôme et du Centre. 
Titre de l'article « Pour Donner aux Héros de Verdun un Monument digne d'Eux » 
Cette article paru à la suite de la soirée organisée au bénéfice de l’œuvre de l'Ossuaire de Douaumont. 
Sources

 Aux Morts de Verdun 

Georges Desdevises du Dézert  

Repoussé sur la Marne et bouclé sur l'Yser,  
L'Allemand s’était dit : « Je broierai sous le fer  
Leur front trop étendu pour n’ être pas trop mince ;  
Quelque four, je fondrai sur Verdun, que je coince  
Déjà par St-Mihiel et je me rouvrirai  
La route de Paris et je le brûlerai !  
La France ne sera désormais qu'une épave. 
J'aurai le genre humain pour serf et pour esclave ! »  
Rêve démesuré, songe affreux et dément !...  
Tu l'as voulu, Germain ! Tu l’as fait, Allemand !  
Un matin, dans le froid, sous la brume hivernale,  
Commença tout à coup de rugir la rafale. 
Et la foudre éclata par-dessus les grands bois.  
Huit cents canons géants, tonnant tous à la fois,  
Déversaient à travers la futaie ébranlée 
La terreur sur le fort, la mort sur la tranchée 
Le déluge d’acier dura trente deux mois ! 
Et durant ces longs jours d’angoisse et de misère. 
Quand on ne savait plus si jamais cette guerre 
Pourrait finir, nos gens harassés et fourbus.  
Yeux sombres, front terreux, hirsutes et barbus, 
Tinrent sous la mitraille et l’ouragan d’obus.  
Trébuchant dans les trous, sur les fils et les barres  
Tachant de sang la boue et la neige, perclus  
Par le gel, pantelants, défaillants et, tordus 
Par la faim enragée et buvant l’eau des mares.  
Où croupissaient des corps et des membres rompus,  
Quand ils redescendaient hâves, saignants, recrus,  
Des menaces montaient de leur sombre reflux.  
Ils disaient que jamais ils ne reviendraient plus 
Et quand venait leur tour de reprendre la garde.  
Ces splendides soldats, aux fronts durs et têtus.  
Retournaient à l’Enfer muets et résolus. 
L’arme au poing, regardant en face la camarde.  
Trois cent mille sont morts autour du grand fossé. 
Mais l’ennemi mortel ne l’a pas traversé ; 
La France vit, et vit sur un rythme plus ample :  
Et comme ces grands morts ont donné grand exemple.  
Il convient que leur Tombe ait l’aspect d'un grand temple.  
Temple de la douleur, temple mystérieux.  
Le plus vaste, le plus nu, le plus glorieux 
Qui fut jamais bâti sous le dôme des cieux,  
Car ces morts vénérés ont souffert le martyre ; 
Ils ont droit à la croix, à la palme, à l'autel.  
Aux guirlandes de fleurs, à l’encens, à la myrrhe. 
Et Dieu les a reçus dans son sein paternel. 
Ecoutez ce qu'ils ont clamé vers l'Eternel  
Nous avons enduré l'angoisse et le supplice 
Pour la Liberté sainte et la sainte Justice, 
Pour que ta Paix, Seigneur, sur terre s'accomplisse, 
Pour que ton règne arrive !... Et ne nous dis pas non ! 
Tu nous a peints toi-même en cette belle histoire  
De ce père envoyant ses fils à la moisson.  
Les aînés disaient oui, baisaient sa main d’ivoire.  
Puis allaient à leurs jeux ; le cadet disait non. 
Mais descendait aux champs et coupait les épeautres. 
C’est lui que tu bénis. Seigneur, et non les autres !  
Notre France est semblable à ce cadet-grognon :  
Elle n ’a pas le port d ’une pharisienne,  
Elle parle sans honte à la chananéene. 
Mais son âme et amour, son cœur est toujours tien.  
Elle est l'enfant revêche et la nation folle,  
Mais tu la béniras, comme en la Parabole.  
La nation-prodigue, au cœur resté chrétien !